Accueil      Précisions      Mes Références      Plan-Situation      Me contacter      Liens / Partenaires

GRAND DOSSIER LES PSYCHOTHÉRAPIES


DOSSIER 2 : LES QUATRE TRIBUS DU PEUPLE "PSY"


Un marché en pleine explosion


Par Sciences Humaines Grands Dossiers N° 15 - juin-juillet-août 2009 Les psychothérapies

PSY EN MOUVEMENT
n° 03062009

Dossier 2 : Les quatres tribus du peuble "Psy"

 
Par Jean-François Marmion


Difficile de trouver un magazine ou une émission télévisée qui, en gage de sérieux, n’arbore pas son « psy ». Or ce terme ne veut rien dire, tant il recouvre d’intervenants différents

Le Peuple « psy », pour reprendre le titre d’un ouvrage de Daniel Sibony (1993, rééd. Seuil, 2007), se compose de quatre groupes : psychiatres, psychologues, psychanalystes et psychothérapeutes. Leurs frontières sont perméables puisque, par exemple, 70 % des psychiatres français ont été formés aux concepts de la psychanalyse. Toutes les combinaisons sont donc possibles.

Les psychiatres

Ce sont des médecins, qui ont suivi une spécialisation dans le diagnostic et le traitement des troubles mentaux. Ils sont donc habilités à inclure la prescription de médicaments dans la prise en charge. Leurs soins sont remboursés dans le public comme en libéral. Avec ses 13 000 praticiens (dont une moitié en libéral), la France, après la Suisse, est le pays du monde où la densité de psychiatres par habitant est la plus élevée. Pour autant, leur répartition disparate sur le territoire, leur pénurie dans le secteur public et le non-remplacement du tiers d’entre eux d’ici 2020 placent la psychiatrie française dans une situation difficile au moment où la demande de soins n’a jamais été si importante. Malgré des « États généraux » à Montpellier en 2003, les psychiatres peinent à définir leur mission, qui ne se résume officiellement plus à l’exigence de soin pour les malades mais s’étend à préserver la santé mentale des citoyens en général, avec des exigences gestionnaires de plus en plus drastiques.

Les psychologues

La France compte 38 000 psychologues, principalement dans le secteur de santé. À l’exception des psychologues scolaires, ils ont reçu une formation universitaire de niveau bac + 5, dont au moins les trois dernières années effectuées en psychologie. Tous ne sont pas forcément thérapeutes : les psychologues du travail, par exemple, officient dans les ressources humaines. Les 18 000 psychologues cliniciens bénéficient quant à eux d’une formation théorique en psychopathologie, complétée par une pratique de terrain. Des formations complémentaires leur sont cependant nécessaires pour assimiler pleinement les techniques psychothérapiques de leur choix. Les psychologues n’étant pas médecins, ils ne peuvent délivrer de médicaments. Leurs soins ne sont pas remboursés par la Sécurité sociale, à l’exception des consultations dans le secteur public (hôpital, centre médico-psychologique) faisant suite à une prescription médicale. Tout le monde ne peut se dire psychologue : le titre est protégé depuis juillet 1985, son usurpation donnant lieu à des poursuites.

Les psychanalystes 

On a beau prophétiser leur disparition depuis des décennies, les psychanalystes occupent encore une position importante, du moins en France où ils seraient 5 000. Sigmund Freud, son fondateur, décrivait la psychanalyse à la fois comme une méthode d’exploration intérieure et une technique thérapeutique. Aujourd’hui, ses successeurs ne s’accordent pas toujours à la penser comme une thérapie. Jacques Lacan s’est d’ailleurs fendu d’une formule restée célèbre : « La guérison vient par surcroît. » Pour devenir psychanalyste, il n’est pas indispensable d’être psychiatre ou psychologue : il faut avoir été soi-même analysé au moins pendant quelques années, suivre ses premiers analysants sous la supervision d’un pair, et recevoir un enseignement théorique dispensé par l’institut psychanalytique de son choix. Le tout dure environ dix ans. Du moins, tel le veut l’usage. En réalité, l’exercice de la psychanalyse n’est pas réglementé. Les honoraires font l’objet d’un accord initial entre patient et analyste : les séances ne sont pas remboursées, à moins qu’elles soient menées par un psychiatre, ou un psychologue en structure publique.

Les psychothérapeutes 

Nous connaissons actuellement, en France, une période de transition. Le premier venu, que ses motivations soient honorables ou non, peut se proclamer psychothérapeute, c’est-à-dire prétendre s’occuper de patients en souffrance. Adoptée mais toujours en attente de décrets d’application pour être effective, la loi 2004‑806 du 9 août 2004 vise à protéger le titre de psychothérapeute : elle le réserve aux psychiatres, psychologues et psychanalystes (bien que le statut de ces derniers ne soit pas reconnu), ou encore aux personnes de niveau licence ayant suivi une formation théorique de quatre cents heures en psychopathologie clinique, assortie de cinq mois de stage. Des associations protestent contre ce dernier point, dénonçant l’irruption de psychothérapeutes qui, avec une qualification et un salaire jugés au rabais, compenseraient artificiellement la pénurie de psychiatres et menaceraient de remplacer, à terme, les psychologues.

En attendant l’application de la loi de 2004, la prudence est de mise face aux praticiens qui ne sont « que » psychothérapeutes, brandissent des diplômes non reconnus, et revendiquent une expertise dans un domaine fumeux. On les surnomme parfois les « dérapeuthes »… Le coup de balai législatif en cours suffira-t-il pour autant à clarifier la situation, et garantir des soins de qualité ? Dans l’immédiat, pas forcément. Tous les psychiatres ne sont pas formés aux techniques de psychothérapie. De même, un psychologue clinicien sortant de l’université est à peine préparé aux complexités du terrain. Et la formation de l’analyste dépend de la chapelle où il s’inscrit, sachant que la psychanalyse est émiettée par des querelles quelquefois byzantines. Comme, de surcroît, toutes les tribus se méfient les unes des autres et n’entretiennent chacune qu’une unité de façade, la route s’annonce encore longue.

Les coaches en embuscade

En juillet 2008, lors d’une table ronde parisienne, des psys de renom déploraient de n’avoir pas su s’entendre pour répondre de façon cohérente aux exigences de clarification des pouvoirs publics quant au statut de psychothérapeute. « On a raté le coche » , estimait l’un d’eux, désabusé. Ils pestaient contre l’article 52 de la loi du 9 août 2004 qui, une fois ses décrets appliqués, risque d’introduire sur le marché de nouveaux psychothérapeutes légitimés par l’État, mais insuffisamment formés à leur goût. C’est alors qu’un spectateur prit la parole pour expliquer son cas : « Moi, je suis psychothérapeute. Quand la loi sera appliquée, je ne pourrai plus exercer parce que je n’aurai pas la formation requise. Mais ça ne fait rien, je me ferai appeler coach et je serai bien payé. » Les intervenants ne surent quoi lui répondre…
Jean-François Marmion

Un marché en pleine explosion

Par Nathalie Sinelnikoff

Jamais le recours aux psychothérapies n’a été aussi élevé : leur créneau est florissant. Mais qui demande une prise en charge, et pour quelles raisons 

Il est pratiquement impossible d’avoir sur les psychothérapies des renseignements chiffrés et des statistiques fiables car les données fournies sont, plus encore que dans d’autres champs, très approximatives. La psychothérapie est en effet une pratique mal définie, très liée à la culture qui la produit, mais aussi aux représentations qu’elle imprime dans l’imaginaire collectif, car elle est maintenant très fortement médiatisée. Certes, au cours de la dernière décennie, des enquêtes ont été réalisées. Mais faute de précédents, on ne peut en tirer des résultats comparatifs. 

Sociologie du monde psy

Les thérapeutes se recrutent généralement dans la classe « bourgeoise », car la durée et le coût des études d’une part, l’importance souvent attachée à l’utilisation fine du langage d’autre part, ne permettent pas toujours l’accès à ces professions dans des milieux moins favorisés. La plupart des psychothérapies sont réalisées en cabinet privé et seules sont remboursées, dans ce cadre, celles exercées par des médecins. La formation, toujours nécessaire en dehors des études universitaires, se fait dans le secteur privé, et le plus souvent au sein d’associations de spécialistes. Elle nécessite presque toujours pour le futur thérapeute d’avoir suivi une démarche personnelle de psychothérapie dans le même champ.

Quant aux usagers, environ 3 millions de personnes auraient eu recours à des psychothérapies en France, soit 5 % de la population totale (contre 13 % aux États-Unis), majoritairement âgés de 20 à 55 ans, ayant un niveau d’études au-dessus de la moyenne et à 70 % du genre féminin. Les secteurs de population les plus concernés seraient ceux des sciences humaines, et en particulier l’enseignement, la santé et le travail social (médecins, psychologues, éducateurs, travailleurs sociaux, infirmiers), mais aussi d’autres milieux socioculturels plus proches des disciplines artistiques (théâtre, cinéma, publicité), ainsi que les cadres et employés d’entreprises de services (banques, assurances, services informatiques). Il s’agit surtout de citadins et de diplômés.

Les raisons invoquées pour le recours à une psychothérapie sont très diverses. On rencontre les termes de « dépression » (28 % des cas), de « crises » personnelles (deuil d’une personne proche dans 10 % des cas), de « problèmes conjugaux » (divorce, conflits, ruptures dans 9 % des cas), de problèmes somatiques (4 %), de « difficultés relationnelles » (3 %), de remise en cause professionnelle (3 % également). Ces statistiques sont cependant floues, car la plupart des personnes interrogées ont invoqué au moins deux de ces raisons. Et comment distinguer les difficultés relationnelles des problèmes conjugaux ou professionnels ?

Quant aux méthodes employées, notons que la psychanalyse, en position centrale, voire hégémonique en France dans les années 1960-1980, avec un fort ascendant sur la psychiatrie, se trouve en net recul. Son ascendant passé explique peut-être pourquoi il n’y a jamais eu de formation à la psychothérapie, proposée ailleurs en Europe dès les années 1960-1970. Les thérapies comportementales et cognitives et les thérapies familiales, elles, connaissent un essor important. Énormément de nouvelles techniques sont apparues (plus de 400 sont recensées !). Il s’agit ainsi d’un secteur important de l’économie, pas seulement en termes de revenus individuels : crédits pour des budgets de formation, congrès, livres et publications, interventions (mais de plus en plus rares) de thérapeutes vacataires ou permanents dans les institutions…

Libération ou repli sur soi ?

Enfin, peut-on considérer ce recours massif aux psychothérapies comme un progrès ? Certes, elles apportent une diminution de la souffrance et du mal à vivre, une libération par rapport aux contraintes et aux répressions de nos sociétés. Elles pourraient même devenir un véritable ferment de subversion et de contestation, si l’on considère que « l’inconscient est révolutionnaire ». Mais à l’échelon planétaire, ces pratiques peuvent aussi être envisagées comme le signe d’un repli sur soi et d’une individualisation forcenée de nos sociétés favorisées, alors que le reste de la planète meurt de faim…

A LIRE

Psychothérapie et Société
Françoise Champion (dir.), Armand Colin, 2008

Nathalie Sinelnikoff
Psychologue et formatrice, elle est l’auteure du Dictionnaire critique des psychothérapies , 4e éd., ESF, 2006.

Des psys à tous les vents

Une psychologisation massive de notre société s’est développée dans les deux dernières décennies. En sont témoins le succès des revues « psychologisantes » spécialisées, les livres recettes best-sellers pour « guérir », les pages psycho de nombreux magazines et quotidiens, les émissions de téléréalité plus ou moins voyeuristes à forte audience, les débats parlementaires à propos du statut des psychothérapeutes, la psychologisation des catastrophes, du deuil, des violences, des victimes, la redondante « cellule psychologique » évoquée après chaque drame, les pratiques professionnelles, préscolaires et scolaires d’évaluation et d’orientation, sans oublier le coaching dans l’entreprise, dans la haute compétition sportive, et jusque dans la vie privée. On pourrait aussi parler du passage dans le vocabulaire courant d’expressions à connotation « psy » : il faudrait être bien indemnisé… pour parvenir à faire son « travail de deuil ». À la multiplication des types de demande et d’intervention correspond aussi une diversification des techniques et des intervenants. L’offre s’est accrue : l’usager est invité à « faire son
marché », au-delà des techniques traditionnelles, auprès d’une multitude d’artisans. Car l’aide attendue des spécialistes de la psyché concerne le domaine du mieux-être, de l’adaptation, de l’efficacité, des performances, de l’harmonie relationnelle, de l’ésotérisme et de la mystique appliquée à la vie quotidienne, de la santé du corps,
voire de la guérison de maladies graves… On commence même à proposer des « psychothérapies » pour chiens et chats ! Peut-être la crise mondiale diminuera-t-elle cet engouement 
Nathalie Sinelnikoff

Soigner le patient ou l'institution

La thérapie institutionnelle, qui ne peut pas se confondre avec le travail psychothérapique lui-même, date de la dernière guerre, avec l’expérience de Saint-Alban-sur-Limagnole animée par François Tosquelles. En 1953, la clinique de La Borde à Cour-Cheverny, dirigée par Jean Oury et Félix Guattari, devient ensuite le creuset théorique et pratique du mouvement de psychothérapie institutionnelle et de l’approche psychanalytique des psychoses. Soigner l’institution elle-même, casser les hiérarchies soignantes en rendant les rôles interchangeables, doit permettre aux patients et aux autres d’entrer en relation avec des individus singuliers, quel que soit leur statut d’origine. Le Club des patients, association autonome loi de 1901, gère les ateliers d’expression, le standard, le parc de voitures… Son local, sa commission financière, ses assemblées générales, lui assurent une autonomie de décision face à l’administration de la clinique. L’analyse permanente et collective des opérateurs institutionnels permet de savoir où chacun, soignant ou soigné, en est de sa folie. L’objet n’est plus seulement la maladie, le patient et son symptôme, c’est aussi une extension de la notion de soins (le thérapeute et la séance ne sont plus les seules instances thérapeutiques). Préconisée pour la prise en charge des psychotiques et des moyens séjours, cette approche présente aujourd’hui encore des difficultés de mise en place, par exemple pour les soignants, toujours sur la brèche… (J. Oury, Psychiatrie et psychothérapie institutionnelle , Le Champ social, 2001.).
Nathalie Sinelnikoff